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Bras de fer entre Poutine et Erdogan : qui est le grand vainqueur ?


Depuis quelques années, Vladimir Poutine est devenu l’homme fort du Moyen Orient. En 2014, il annexe la Crimée sans réelle réponse de l’OTAN, puis décide de porter main forte au régime de Bachar Al Assad en totale décomposition face à l’opposition rebelle soutenue par les occidentaux.

Vladimir Poutine a profité des doutes de Barack Obama face à la montée en puissance des organisations djihadistes dans la région, notamment l’Etat Islamique et Al Qaïda, pour justifier son offensive militaire en Syrie. Bachar Al Assad, longtemps appuyé par l’Iran et les milices chiites, a obtenu un soutien inespéré venu de Moscou. Les bombardements russes ont rapidement mis en déroute les forces rebelles soutenues par les Etats-Unis. Les civils de ces provinces souvent sunnites ont préféré l’exode aux tortures du régime et de ses milices fanatisées.

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Au total, ce sont près de 4 millions de réfugiés syriens qui ont été accueillis en Turquie. Ankara a signé des accords avec les puissances européennes pour jouer le rôle de garde-frontière de l’Union Européenne en échange de 6 milliards d’euros d’aide européenne et d’une accélération des négociations pour éliminer les visas en juin 2016.

En frappant en premier lieu l’Armée Syrienne Libre (ASL), financée par les occidentaux, Vladimir Poutine a placé Bachar Al Assad comme seule alternative crédible aux forces djihadistes. Le spectre de la Libye et l’Irak ont provoqué la crainte au sein de beaucoup de diplomaties occidentales qui ont choisi le statut-quo dans la région.

La géopolitique turque

Après le coup d’Etat militaire manqué en Turquie, la Russie va obtenir un nouvel allié de poids dans la région. Recep Erdogan, longtemps proche des Etats-Unis, va changer totalement sa géopolitique et construire une nouvelle relation avec la Russie et l’Iran. Les deux maîtres du jeu en Irak et Syrie vont accepter la main tendue du président turc pour organiser de nouveaux accords tout en excluant des discussions les diplomaties occidentales.

Les accords d’Astana, qui ne seront jamais respectés par le régime de Bachar Al Assad, prévoyaient plusieurs zones de cessez-le-feu dans le pays. Mais au fil du temps, les rebelles et les civils opposés à Damas ont dû se contenter d’Idlib. Avec les nouveaux accords de Sotchi, la Turquie a installé différents points d’observation dans la ville et a organisé des patrouilles avec les militaires russes dans le Nord Est de la Syrie.

Recep Erdogan a profité des accords avec la Russie pour mettre en place une nouvelle stratégie visant à affaiblir les forces kurdes, longtemps soutenues par les occidentaux, au Nord de la Syrie. Avec l’accord de la Russie et de Donald Trump, la Turquie va lancer une nouvelle offensive militaire contre les Forces démocratiques syriennes, ex-YPG, afin de créer une zone tampon entre son territoire et les forces armées kurdes. Les observateurs pensent qu’Ankara souhaite installer les réfugiés syriens dans cette « zone tampon » afin d’empêcher toute création d’un Kurdistan.

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La province d’Idlib surpeuplée par des millions de réfugiés de tout le pays est devenue le dernier bastion de l’opposition à Bachar Al Assad. Selon plusieurs études, en presque dix ans de guerre, la moitié de la population syrienne a dû fuir les combats soit en quittant le pays pour la Turquie ou le Liban soit en rejoignant une autre région moins ciblée par les bombardements. Ankara craint une nouvelle vague migratoire qui provoquerait une grave crise humanitaire à ses frontières où déjà 900 000 habitants de la province d’Idlib s’y sont regroupés pour échapper aux bombes.

Le basculement

Les accords d’Astana puis de Sotchi avaient permis à la Russie et à la Turquie de coopérer malgré les camps opposés qu’ils soutiennent. Mais ces derniers mois, la situation s’est tendue suite à l’avancée des troupes de Bachar Al Assad dans le Nord de la Syrie. Malgré les ultimatums d’Ankara, Damas et Moscou ont continué à avancer réduisant une à une les dernières poches de résistance.

Les choses ont totalement basculé lorsque plusieurs militaires turcs ont été tués dans des frappes du régime syrien à Idlib. La Russie n’a pas permis à la Turquie de répondre avec ses F16, lui refusant l’utilisation du ciel syrien. A partir de cet épisode sanglant, les relations entre Poutine et Erdogan n’ont fait que se dégrader.

En quelques semaines, Ankara a organisé sa réplique en augmentant drastiquement sa présence militaire à la frontière turco-syrienne et en envoyant sur le terrain des troupes à Idlib pour soutenir les rebelles syriens en difficulté face aux bombardements russes. Les demandes de soutien aux diplomaties occidentales sont restées lettres mortes notamment du côté de Washington qui a refusé de fournir à la Turquie des systèmes de missiles sol-air permettant de clouer au sol les avions russes.

Trois jours avant la fin de l’ultimatum turc au régime syrien, un bombardement russe (?) attribué au régime de Damas a tué au moins 33 soldats turcs obligeant la Turquie à réagir pour ne pas devenir la risée du Moyen-Orient. Rapidement, Ankara a mis en place une stratégie basée sur trois points essentiels. La Turquie a intensifié sa communication via ses organes de presse pour rassurer la population quant à sa domination militaire contre Damas et ses alliés. Des tirs de missiles ont été effectués sur tout le territoire syrien et les frontières ont été ouvertes aux milliers de réfugiés qui voudraient rejoindre l’Europe.

La communication turque met K.O les russes

La grande victoire d’Erdogan est d’avoir été capable de complètement retourner la situation critique et dissiper les doutes sur la capacité militaire turque. Quelques heures après l’attaque contre ses soldats, la Turquie a communiqué en diffusant un premier bilan militaire des deux dernières semaines de combats à Idlib. Plus de 1700 soldats du régime syrien tués, 55 chars détruits, 3 hélicoptères explosés, etc, etc. Le tout accompagné de vidéos de drones ciblant des soldats syriens voire même des systèmes anti-missiles russes diffusées par tous les organes de presse turques.

Les observateurs ont découvert en même temps que les internautes la puissante flotte de drones made in Turquie. Les images des frappes ciblées contre les positions militaires du régime syrien ont envahi les réseaux sociaux.

Réponse musclée et dangereuse

En plus de diffuser la débâcle des troupes de Damas, Ankara a répondu aux bombardements par des frappes importantes dans plusieurs provinces sous contrôle du régime syrien dont Lattaquié, célèbre pour être le fief des Assad mais également pour sa grande base russe. Un message fort envoyé à Moscou.

En quelques heures, l’armée syrienne a été énormément affaiblie grâce à des frappes importantes qui ont touché le QG du Hezbollah à Idlib, de nombreux miliciens iraniens dont au moins un haut gradé, des bases militaires dans plusieurs villes, des systèmes de missiles anti-aériens, des usines d’armes chimiques, des aéroports et une réunion qui regroupait de nombreux généraux syriens. Des pertes considérables dont le régime, déjà affaibli par dix ans de guerre, se serait bien passé.

Ouverture des frontières

Au même moment, la télévision turque a annoncé l’ouverture des frontières turques avec la Syrie pour permettre aux civils qui ont fui les bombardements du régime et de la Russie de rejoindre l’Europe. Ankara n’a pas hésité à mettre la pression sur les puissances occidentales en ouvrant sa frontière avec la Grèce pour laisser passer des dizaines de milliers de réfugiés et migrants.

Athènes, avec qui Ankara entretient de très mauvaises relations, a été complètement débordée par la vague migratoire composée de syriens mais également d’afghans, d’irakiens et d’africains. La police turque a ensuite filmé les violences de garde-côtes grecs contre des réfugiés sans défense pour les diffuser massivement sur les réseaux sociaux. Ces vidéos ont provoqué l’indignation des ONG et observateurs occidentaux mettant l’Union Européenne en porte à faux vis-à-vis des traités internationaux.

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Malgré les appels d’Angela Merkel et d’Emmanuel Macron, Recep Erdogan a refusé de fermer ses frontières accusant les pays européens de ne pas avoir respecté leurs engagements face à la crise migratoire en Syrie. L’Union Européenne n’aurait payé qu’une très faible partie des sommes promises lors des accords avec Ankara sur l’exode massif des réfugiés syriens.

Poutine a testé Erdogan jusqu’au bout

Vladimir Poutine a joué jusqu’au bout le bluff contre Recep Erdogan tentant de voir jusqu’où était prêt à aller le président turc avec des bombardements aériens massifs, un renfort navale dans la Méditerranée et des menaces indirectes dans les médias russes. Un rapport de force auquel a répondu Erdogan pendant plusieurs semaines avant la réunion entre les deux chefs d’Etat à Moscou.

Les intérêts stratégiques entre les deux puissances ont surement poussé les deux principaux acteurs à faire attention de ne pas dépasser une ligne rouge. Le 5 mars, après plus de deux heures de discussions, Poutine et Erdogan sont arrivés à un cessez-le-feu pour entamer une désescalade des violences.

L’accord entre les deux partis semble à l’avantage des russes et du régime syrien sur le terrain. Vladimir Poutine a tout de même reconnu que les frappes turques avaient provoqué de nombreuses pertes au régime syrien. Les rebelles, qui avaient récupéré plusieurs villages grâce au soutien turc, vont devoir reculer afin de créer une zone démilitarisée.

L’accord signé permet le maintien d’une coopération stratégique entre Moscou et Ankara. Vladimir Poutine prouve au monde qu’il reste la clé de voûte de la géopolitique régionale. De son côté Recep Erdogan a dévoilé une nouvelle forme de guerre, surement celle du futur, où seuls les robots seront sur les champs de bataille. Il a également fait plier l’Europe qui a accepté ses conditions pour éviter une nouvelle vague migratoire. Enfin, au vu des récents sondages en Turquie, où la majorité de la population (51%) était contre une intervention militaire en Syrie, un cessez-le-feu rapide était la meilleure issue possible.

Toujours étant, pour de nombreux observateurs, l’accord paraît fragile et les combats entre rebelles et miliciens du régime pourraient bien reprendre aussi vite qu’ils se sont stoppés. D’ici là, les pays occidentaux en proie à une violente épidémie de coronavirus auront peut-être poussé leur allié américain a installé des systèmes de missiles anti-aériens permettant par la même occasion de mettre fin à l’exode de centaines de milliers de réfugiés de guerre.

Écrit par La Rédaction Issues

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