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Et si l’Iran avait trouvé le point faible des Etats-Unis ?

La riposte iranienne a eu lieu cette nuit, cinq jours après l’assassinat du général iran Qassem Soleimani par un drone américain. Une vingtaine de missiles balistiques iraniens ont été envoyés vers plusieurs bases militaires qui abritent des soldats américains en Irak.

A 1h20, heure précise à laquelle les américains avaient ciblé le général Soleimani quelques jours plus tôt, vingt-deux missiles iraniens ont décollé pour frapper les bases d’Al-Assad et d’Erbil en Irak. Selon l’Etat Major iranien, ces frappes auraient fait 80 victimes ce que le Pentagone a démenti. Le président Trump, d’habitude très bavard sur Twitter, a seulement indiqué que “tout allait bien”.

“Tout va bien ! L’évaluation des dégâts et des victimes est en cours. Jusqu’ici, tout va bien !”, a-t-il tweeté.

Cette attaque spectaculaire de l’Iran a été accompagnée de nouvelles menaces contre les Etats-Unis et leurs alliés dans la région. Dans son canal de diffusion, les Gardiens de la Révolution Iranienne ont prévenu qu’en cas de représailles américaines, la troisième vague de missiles pourrait détruire Dubaï et Haïfa.

Les alliés américains, talons d’Achille de Washington?

Au lendemain de la mort du général iranien Qassem Soleimani, l’Iran a obtenu une première victoire après que le parlement irakien a voté l’expulsion des forces américaines d’Irak. Une décision que les Etats-unis ont condamnée et ont refusée d’appliquer.

Dans la foulée, la coalition internationale contre l’EI a annoncé stopper sa mission et l’OTAN va débuter le retrait d’une partie de son personnel. Emmanuel Macron a, quant à lui, choisi de maintenir les troupes françaises.

En menaçant directement les alliés des Etats-Unis dans la région, Téhéran met Washington dans une situation délicate. Les Emirats Arabes Unis, Israël, le Qatar ou encore l’Arabie saoudite possèdent des bases américaines avec lesquelles le Pentagone opère dans la région contre les groupes djihadistes à l’aide de drones notamment.

La présence américaine aux frontières iraniennes semble être la principale préoccupation de l’Iran qui souhaite son départ, comme l’a annoncé son président Hassan Rouhani.

“Notre réponse finale à son assassinat (du général Soleimani) sera de chasser toutes les forces américaines de la région”, a tweeté Rouhani.

Les tirs de missiles contre la base d’Ain Assad ne seraient pas anodins. Il s’agirait de la base à partir de laquelle le drone qui a touché Qassem Soleimani aurait décollé. Un signal fort aux pays voisins qui possèdent des bases américaines.

L’utilisation d’un territoire voisin par les troupes américaines pour frapper l’Iran sera pris comme une déclaration de guerre et la République islamique a déjà annoncé qu’elle n’hésitera pas à frapper sur le territoire de ses voisins comme elle l’a fait en Irak.

L’Iran et le détroit d’Ormuz

Un conflit entre l’Iran et les Etats-Unis serait aussi l’assurance d’une explosion du prix du pétrole. Le détroit d’Ormuz contrôlé par Oman et l’Iran voit passer 24 % des exportations pétrolières mondiales.

Téhéran a déjà fait savoir à plusieurs reprises qu’en cas de guerre, elle ferait fermer le détroit provoquant un cataclysme économique mondial qu’aucun pays ne peut se permettre à l’heure actuelle. Par sa petite taille, 40 km de largeur, les pétroliers du monde entier se retrouveraient facilement sous les missiles iraniens.

En cas de fermeture du détroit, le pétrole saoudien, koweïtien, qatari et émirati serait en très grande partie bloqué dans le Golfe Persique, les oléoducs n’étant pas assez développés pour remplacer les voies maritimes.

L’Iran a déjà montré son pouvoir de nuisance plusieurs fois dans le Golfe d’Oman provoquant parfois de véritables crises diplomatiques. La plus récente est celle qui correspond au sabotage de quatre pétroliers au large du port de Fujaïrah en mai 2019 qui avait débouché sur une hausse des tensions et du prix du baril de pétrole. Washington et Ryad avaient accusé Téhéran d’être responsable tandis qu’Abou Dabi avait choisi la voie du dialogue.

Les Emirats, Dubaï et l’apaisement

Les menaces de frappes iraniennes contre les alliés américains dans la région font craindre une escalade de la violence et l’augmentation de l’instabilité dans une région déjà touchée par les guerres en Syrie et en Irak.

La possibilité que Dubaï soit frappé par Téhéran est la plus grande peur des Emirats Arabes Unis. La ville touristique émiratie se veut le symbole de la stabilité politique et économique de cet Etat qui, comme le Qatar la décennie dernière, s’est lancé dans un jeu d’influence dans le monde arabe. Sa position est symbolisée notamment par son soutien au dirigeant putschiste égyptien Al Sissi et au Maréchal Haftar en Libye qui combat le gouvernement reconnu par l’ONU.

Si les princes émiratis haïssent l’Iran et son régime, ils savent aussi parfois appeler à l’apaisement. Lorsque leurs alliés saoudiens et américains ont accusé Téhéran d’être responsable de plusieurs attaques contre des tankers au large de leurs côtes, le ministre des affaires étrangères émirati, Abdallah Ben Zayed, s’était soigneusement abstenu d’incriminer les iraniens.

Après la frappe américaine contre le général Soleimani, le secrétaire américain Mike Pompeo avait dû s’entretenir avec Abdullah bin Zayed Al Nahyan, actuel ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, pour le rassurer sur la géopolitique américaine dans la région.

“J’ai souligné que les États-Unis ne recherchent pas la guerre et sont déterminés à une désescalade des tensions”.

Israël : ennemi déclaré

L’Iran a déclaré à plusieurs reprises qu’en cas d’attaque américaine, plusieurs villes israéliennes pourraient être ciblées par les missiles iraniens. Depuis de nombreuses années, la diplomatie israélienne a fait tout son possible pour pousser les Etats-Unis à agir contre le régime des Mollahs. Les tensions au Moyen-Orient ont même provoqué un axe inattendu entre Tel-Aviv et Ryad, une alliance que personne n’aurait crû possible dix ans avant.

De son côté, l’Iran finance et arme le Hezbollah et c’est depuis le Liban que Téhéran pourrait bien mettre ses menaces à exécution en cas de représailles américaines.

« Si l’Amérique prend la moindre mesure après notre riposte militaire, nous réduirons Tel Aviv et Haïfa en poussière », a déclaré Mohsen Rezaï, homme fort du régime iranien.

Devant ces nouvelles menaces iraniennes, le niveau d’alerte de l’armée israélienne a été relevé. Cependant, Tel Aviv et Téhéran ont l’habitude de s’envoyer des menaces sans que pour l’instant aucun des deux camps n’ait véritablement attaqué frontalement l’autre.

Hier, Benjamin Nettanyahou a répondu en indiquant qu’Israël était prêt face à une « riposte retentissante» en cas d’attaque iranienne.

Le Qatar, la base américaine et la Coupe du Monde

Le Qatar est également confronté à la crainte de frappes iraniennes. Même si les Gardiens de la Révolution n’ont pas directement menacé Doha, les qataris craignent d’être pris pour cible à seulement deux ans de la Coupe du Monde de football qui se jouera dans leur pays.

Le Qatar accueille la plus grande base américaine au Moyen-Orient et le QG avancé du CENTCOM (commandement des forces américaines au Moyen-Orient). Une cible de choix pour les iraniens qui a poussé le Ministre des Affaires Etrangères, Sheikh Mohammed bin Abdulrahman bin Jassim Al Thani, à se rendre à Téhéran quelques jours après la mort du général Soleimani.

Face à son isolement diplomatique – le Qatar fait face à d’importantes tensions avec ses voisins émiratis et saoudiens qui l’accusent d’être trop proche de l’Iran – Doha avait trouvé ses alliés régionaux du côté de Téhéran et d’Ankara. L’armée turque avait d’ailleurs envoyé des troupes dans sa base qatarie après des soupçons d’attaque imminente de l’Arabie saoudite contre son voisin pour renverser le régime. Les qataris avaient également “sorti le chéquier” en Occident, signant des accords d’armement avec les Etats-Unis, la France ou encore l’Italie. Au moins 25 milliards de dollars ont été versés pour des contrats militaires depuis le début de la crise avec ses voisins arabes.

Le Koweït, les soldats américains et l’intox

Au Koweït, 3.500 soldats américains ont été envoyés en renfort. Des troupes canadiennes et allemandes, jusqu’à présent en Irak dans le cadre de la coalition internationale contre l’EI, ont également été redéployées au Koweït et en Jordanie.

Le Koweït qui entretient des relations correctes avec l’Iran est tout de même un allié du régime saoudien. 90% de ses revenus viennent également du pétrole et la fermeture du détroit d’Ormuz serait une catastrophe économique pour le pays.

Ce matin, l’agence de presse koweïtienne KUNA avait annoncé que le ministre de la Défense koweïtien avait reçu une lettre officielle du commandant américain du camp d’Arifjan au Koweït, où sont stationnées plusieurs milliers de soldats US, annonçant le retrait imminent de toutes les forces américaines d’ici 3 jours. Une information qui a par la suite été démentie par le gouvernement indiquant que le compte Twitter de KUNA avait été piraté.

“Le compte (Twitter) de l’agence a été piraté (…). L’information sur l’intention des troupes américaines de se retirer est fausse”, a déclaré le porte-parole du gouvernement, Tarek al-Mazrem, dans un communiqué.

L’agence de presse Reuters avait diffusé l’information erronée tout comme la presse iranienne avant de faire marche arrière.

L’Arabie saoudite silencieuse

Une guerre entre l’Iran et l’Arabie saoudite “provoquerait un effondrement total de l’économie mondiale”. Lors d’un entretien pour CBS News, le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed Ben Salmane, avait demandé l’aide des pays occidentaux face à l’Iran au lendemain de frappes aériennes contre ses installations pétrolières. Une attaque dont s’était défendue Téhéran et qui avait provoqué la diminution de moitié de la production de pétrole du royaume saoudien.

« La région représente environ 30% de l’approvisionnement mondial en énergie, à peu près 20% du trafic mondial de marchandises, environ 4% du PIB du monde. Imaginez que ces trois choses-là s’arrêtent », avait-il déclaré.

Depuis le changement de cap des émiratis face à leur voisin iranien, les Saoud ont décidé de diminuer la pression autour de l’Iran préférant laisser les sanctions économiques des Etats-Unis provoquer un effondrement du régime des mollahs.

Mais la mort de Qassem Soleimani a relancé les tensions et l’Arabie saoudite pourrait bien être une cible facile des iraniens qui financent notamment les rebelles Houthis au Yémen en guerre contre Ryad. Une riposte américaine, après les frappes iraniennes, pourrait également provoquer le lancement de missiles balistiques directement sur Ryad.

Le régime iranien connaît la rue arabe. Les guerres en Syrie et en Irak ont été vues comme un conflit idéologique et religieux entre sunnites et chiites. En ne visant pas l’Arabie saoudite, où se trouvent les villes saintes de La Mecque et Médine, dans ses menaces, Téhéran évite de raviver le sentiment anti-chiite important dans le monde musulman. Dubaï, ville cosmopolite et touristique, symbolise plus l’occidentalisation et l’opulence dans laquelle vivent les pétromonarchies à l’heure où le Moyen-Orient est totalement détruit par les guerres.

Les Etats-Unis jouent l’appaisement

Donald Trump vient de déclarer dans un bref discours qu’aucun soldat américain n’avait été touché par les attaques iraniennes. Les missiles ont seulement provoqué des dégâts légers sur les bases américaines. Il a également rappelé que les Etats-Unis ne laisseraient pas l’Iran obtenir la bombe nucléaire et que de nouvelles sanctions seront mises en place.

Donald Trump a également rappelé l’autosuffisance énergétique des Etats-Unis. Une façon pour lui de répondre aux menaces liées à la fermeture du détroit d’Ormuz.

“Nous sommes indépendants, et nous n’avons pas besoin du pétrole du Moyen-Orient”, a précisé Donald Trump

Cependant, l’augmentation du prix du baril de pétrole en cas de conflit risque d’avoir des effets néfastes sur l’économie mondiale ainsi que les bourses. Les puissances européennes et asiatiques ont besoin d’un pétrole bon marché pour éviter une récession économique qui impactera les Etats-Unis dans un monde globalisé.

La réponse américaine aux tirs de missiles semble extrêmement timorée, loin des menaces de Donald Trump sur Twitter qui promettait de frapper une cinquantaine de cibles déjà établies en cas de riposte de Téhéran. Le Pentagone a-t-il enfin réussi à expliquer la complexité du Moyen-Orient au président américain ? Est-ce seulement une stratégie de communication qui ne reflétera pas la suite des décisions militaires américaines ? Et si l’Iran avait trouvé le point faible des Etats-Unis ?

L’Iran, qui a annoncé avoir “giflé les Etats-Unis”, a réalisé ce qu’aucun Etat n’avait fait depuis des décennies : attaquer officiellement les forces américaines. Les relations avec ses voisins risquent de ne plus être les mêmes si la situation en restait là. Le régime des Mollahs aura “triompher du grand Satan” qui n’a pas osé riposter. Une victoire certes symbolique mais importante dans une région où les Etats-Unis ont soufflé le chaud et le froid ces dernières décennies.

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