“Revendiquons le droit à la désobéissance” de Me Vincent Brengarth et Jérôme Hourdeaux, faut-il se battre pour nos libertés ?

Revendiquons le droit à la désobéissance

“Nous avons perdu l’habitude de nous battre pour nos libertés” affirment les deux auteurs de l’ouvrage “Revendiquons le droit à la désobéissance“, Me Vincent Brengarth et le journaliste Jérôme Hourdeaux. En lisant cette phrase, on repense aux derniers événements dans l’actualité, à l’omniprésence d’une forme de musèlement politique, médiatique et judicaire qui s’évertue davantage à contrevenir à notre liberté qu’à créer le cadre de son expression ou de notre bien-être. Il y a aussi tous ces petits riens, ces aménagements de lois, de nouvelles mesures ou ces consultants en chiffres qui font ployer, doucement, notre propension à être libre. Petit à petit, on perd du lest, miettes par miettes, nous sommes grignotés.

S’appuyant sur des exemples évocateurs, notamment celui de l’état d’urgence sanitaire né du COVID, et dénonçant une “illusoire course à la sécurité”, les deux auteurs font une majestueuse démonstration des dysfonctionnements d’un système à bout de souffle cherchant des échappatoires autoritaires et législatives pour tenir bon.

Revendiquons le droit à la désobéissance

L’ouvrage démontre que les postulats servant notre système démocratique sont en crise : les mesures d’exception accompagnent l’hyperprésidentialisme et le concept de sécurité a supplanté celui de sûreté. “Revendiquons le droit à la désobéissance” ravive notre motivation à défendre ce qui nous reste d’intime et ce qui n’a jamais eu pour vocation à être disséquée, séquencée, agrégée et contrôlée : notre vie privée.

Snowden disait : “Lorsque vous dites “je me moque du droit à la vie privée car je n’ai rien à cacher” ce n’est pas différent que si vous disiez “je me moque de la liberté d’expression car je n’ai rien à dire ou de la liberté de presse car je n’ai rien à écrire”.

La dynamique du livre participe à impliquer le lecteur. Il va crescendo en prise de conscience. Il commence par poser les jalons nécessaires à la compréhension de la réalité de terrain actuelle tant législative et juridique qu’historique, pour finalement apprivoiser une vision plus globale du contrôle et du “management” des populations dans le monde à travers une “société sécuritaire”.

manifestation

Le militant, ce criminel

En lisant “Revendiquons le droit à la désobéissance”, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le rapprochement avec un roman que j’avais lu récemment, celui d’Erri de Luca “Impossible”. L’histoire raconte un ancien militant, ayant été condamné de plusieurs années de prison puis libéré après la fin de sa peine. Il est questionné par un juge après la mort d’un de ses anciens compagnons de lutte qui l’avait dénoncé quelques décennies auparavant. On y découvre les sentiments et le vécu d’un militant, cette figure complexe que la justice souhaiterait simplifier et catégoriser, typifier. Le livre questionne la place des idéaux et de la vérité.

Ce sont les réflexions que j’ai retrouvées avec l’ouvrage de Me Vincent Brengarth et Jérôme Hourdeaux autour de la figure du militant, individu désormais discrédité voire criminalisé. Pour preuve les manifestations des Gilets Jaunes pour lesquelles d’ailleurs l’IGPN a refusé d’employer le terme de “violences policières”. Les auteurs expliquent que durant cette période la légitimité démocratique avait été remise en cause donc l’autorité sous laquelle les policiers intervenaient n’était pas totale, offrant ainsi le choix aux policiers. Et ils ont choisi…

Les actions de désobéissance civile se multiplient et subissent des peines lourdes pas forcément corrélées avec les préjudices causés. De plus en plus de journalistes, d’humanitaires ou d’avocats sont aussi concernés par cette répression de la pluralité des opinions.

“Le droit pénal se voit attribuer une fonction parfaitement dévoyée, consistant à réprimer des comportements en ce qu’ils contreviennent à la politique gouvernementale”.

Un postulat démocratique de plus en plus trompeur

La séparation des pouvoirs devrait être le garant de notre démocratie et de son fonctionnement égalitaire et juste. Or, dans les faits, les auteurs font remarquer les lourds manquements à ce principe. Par exemple, les mesures d’exception tendent à devenir la norme. Le pouvoir exécutif semble s’imposer au détriment du pouvoir législatif.

Systématiquement, la liberté est traitée comme une variable d’ajustement sans la réduction de laquelle il serait impossible de mettre en place des politiques efficaces.

“Revendiquons le droit à la désobéissance” est parsemé d’exemples qui montrent que l’indépendance totale n’est pas en vigueur, et l’est de moins en moins. Qu’il s’agisse de la justice ou de la place des contre-pouvoirs, l’exécutif gagne du terrain.

Un tournant autoritaire : la France, au pays du fichage et de la surveillance

Ces signes de fragilité de la démocratie ne sont pas anodins, ils sont orchestrés sur fond de volonté de contrôle de la population. Les deux auteurs reviennent sur l’histoire de la surveillance en France, pionnière dans le fichage policier avec la célèbre figure d’Adolphe Bertillon qui invente l’anthropométrie judiciaire. Le fichage soulève des problématiques éthiques évidentes et ne peut que comporter une finalité incertaine.

Aujourd’hui, la France suit le modèle des Etats-Unis qui ont instauré une politique du chiffre, sacralisant les statistiques et fixant des objectifs comme l’on pourrait le faire dans n’importe quelle entreprise. Le livre dénonce la diffusion du “benchmarking” au sein de la police nationale et de la “culture de la performance”. Le chiffre au détriment de la qualité du service et de l’humain, d’autant que la sécurité n’est pas plus assurée qu’auparavant.

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Invasion du numérique, l’illusion d’une sécurité fantasmée

L’accroissement de la surveillance est permis par le développement du numérique sous-tendu par une logique capitaliste. Car nous ne pouvons faire mine de nous en étonner, nos comportements et nos choix sont comptabilisés et même orientés à longueur de journée sur les réseaux sociaux et autres services en ligne. Nous sommes d’ores et déjà sous surveillance, dans un “capitalisme de surveillance”‘. Nous sommes devenus, pour les grosses sociétés, les GAFAM, de la “matière première” en termes de données. Les deux auteurs soulèvent la question cruciale qui turlupine les différents services de police : pourquoi ces entreprises peuvent avoir accès à des données qui leur sont refusés alors que, eux, en feraient un usage pour la sécurité ?

In fine, l’homme devient l’instrument d’algorithmes qui l’invitent à la prudence. Les smart cities deviennent des safe cities alors même que l’efficacité des nouvelles technologies n’est pas forcément prouvée ou laissent craindre de nombreux abus notamment autour de la reconnaissance faciale.

La célèbre mathématicienne Cathy O’Neil déclare : “Les algorithmes ne prédisent pas le futur, ils codifient le passé”.

D’autres réflexions sont à découvrir dans ce livre comme le concept d'”ennemi” pour construire une pensée de la justice ou l’exemple des broken windows afin de mieux comprendre la surenchère policière. Il est un appel à l’éveil des consciences et un rappel de notre humanité.

Nous devons nous rééduquer à la saveur de la liberté, à celle de l’intimité.

Estelle Gautier
Journaliste à Issues.fr

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