La volonté du Canada d'officialiser une Banque multilatérale de défense, de sécurité et de résilience (DSRB) lors du sommet de l'OTAN de juillet 2026 à Ankara représente la première tentative de construire une institution financière permanente dédiée exclusivement au réarmement des alliés, et son sort révélera si les problèmes de capitaux de l'OTAN sont une question d'approvisionnement ou de coordination.
Les mécanismes proposés suivent le modèle établi par les banques multilatérales de développement. Les membres contribueraient au capital versé dans le cadre d'une structure libérée à hauteur de 20 pour cent et remboursable à 80 pour cent, qui soutient l'émission d'obligations sur les marchés internationaux. Les recettes serviraient à financer des prêts souverains pour les achats, des garanties de crédit pour les banques commerciales, des prêts aux entreprises de défense et un soutien au fonds de roulement pour les fournisseurs de niveau inférieur. Chaque fonction cible un point de défaillance documenté, et les questions analytiques qui détermineront la pertinence de l'institution se situent à un niveau plus profond.
Le concept DSRB répond à une inadéquation structurelle entre les nouveaux engagements de dépenses de l'OTAN et la capacité budgétaire des gouvernements censés les respecter. L’engagement du sommet de La Haye de juin 2025 engageait les alliés à consacrer 5 % de leur PIB aux dépenses de défense et aux dépenses liées à la défense d’ici 2035, réparties entre une exigence de base de 3,5 % et une composante de résilience de 1,5 %.
Pour les membres européens très endettés, atteindre cette trajectoire au moyen des seuls budgets nationaux implique des augmentations d’impôts, des réductions des dépenses sociales ou une augmentation des emprunts souverains à un coût élevé du service de la dette. Un bilan multilatéral qui emprunte à des taux AAA et rétrocède aux membres ayant des notations inférieures offre un arbitrage sur l'écart entre le coût des fonds de l'institution et celui de chaque membre.
Les entreprises européennes de défense, en particulier les petits fournisseurs, ont signalé des difficultés persistantes à accéder aux services bancaires commerciaux, les cadres de sélection ESG classant l’exposition à la défense comme restreinte. Le problème est plus aigu pour les entrepreneurs à risque qui produisent des composants, des intrants de munitions et des sous-systèmes spécialisés : des entreprises trop petites pour émettre des obligations et trop concentrées sur un secteur pour les prêteurs réticents à prendre des risques.
Un mécanisme de garantie qui absorbe une position de première perte définie modifie le calcul du risque pour les banques commerciales sans obliger l'institution multilatérale à octroyer des milliers de petits prêts. Cette architecture de garantie, plutôt que les prêts souverains directs, est sans doute l'élément de conception le plus distinctif de la proposition, car aucune institution existante ne remplit cette fonction de défense à grande échelle.
Le calcul politique du Canada
Le parrainage d'Ottawa mérite sa propre analyse, car le Canada est un champion inhabituel pour une institution dont les principaux bénéficiaires seraient les trésors européens et les fournisseurs européens. Trois motifs sont visibles dans le dossier.
Premièrement, le Canada entre dans le sommet sous une pression soutenue en raison de son bilan en matière de partage du fardeau, après des années en dessous de la ligne directrice précédente de 2 pour cent. Défendre une institution financière permet à Ottawa de revendiquer le leadership de l’alliance dans un domaine où il détient un véritable avantage comparatif (politique financière et renforcement des institutions multilatérales) plutôt que dans la génération de forces.
Deuxièmement, l'expérience de Carney en tant qu'ancien gouverneur de banque centrale donne à la proposition un point d'ancrage crédible et donne à Carney une initiative d'alliance phare au cours de sa première année complète de mandat.
Troisièmement, une banque de défense avec une participation canadienne significative institutionnaliserait la pertinence du Canada dans un cycle de réarmement européen dont l’industrie canadienne pourrait autrement être exclue, d’autant plus que les instruments de l’UE comportent de plus en plus d’exigences de contenu européen.
Le problème des contreparties est que les États dont la participation compte le plus se sont couverts. Les États-Unis ne font pas partie des bailleurs de fonds signalés, et l’absence de Washington prive de la structure fondatrice le marché des capitaux le plus important et la plus grande base industrielle de défense.
Le Royaume-Uni a déclaré au Parlement qu'il n'avait pas l'intention d'y adhérer pour le moment, donnant plutôt la priorité au mécanisme de défense multilatéral qu'il a annoncé avec la Finlande et les Pays-Bas en mars 2026, et l'Allemagne ne participe aux négociations du DSRB qu'en tant qu'observateur. Le Luxembourg est à ce jour le seul partenaire publiquement engagé, destiné à servir de base européenne à la banque.
Une cohorte fondatrice composée principalement d’alliés de petite et moyenne taille peut créer légalement l’institution. La question de savoir si elle peut établir financièrement l’institution est une autre question, examinée ci-dessous.
Le problème de la notation de crédit et le problème de la duplication
L’aspiration à l’AAA constitue l’hypothèse porteuse de l’ensemble du modèle et se heurte à deux complications structurelles. Les agences de notation évaluent les prêteurs multilatéraux sur la qualité de leur capital exigible, c'est-à-dire les notes des États qui soutiennent leurs engagements. Un membre fondateur sans les États-Unis, l'Allemagne ou le Royaume-Uni concentre la base exigible dans des titres souverains moins bien notés, ce qui soit comprime la note de l'institution, soit oblige à un taux de libération plus élevé pour compenser.
Le précédent record va dans les deux sens : la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures a obtenu une note AAA sans l’adhésion des États-Unis, mais avec le bilan chinois au centre et un portefeuille d’infrastructures, une classe d’actifs avec des caractéristiques de reprise établies. Les prêts à la défense n’ont pas d’historique de défaut comparable à modéliser pour les agences, et un portefeuille concentré dans un secteur, corrélé à un seul scénario géopolitique, est précisément le profil de concentration que les méthodologies de notation pénalisent.
La question du dédoublement est tout aussi importante. Depuis 2024, le paysage institutionnel s'est rapidement rempli : la Banque européenne d'investissement a assoupli ses restrictions sur les prêts liés à la défense, l'instrument SAFE de l'UE a mobilisé 150 milliards d'euros de prêts pour des marchés publics conjoints, et le cadre plus large ReArm Europe vise environ 800 milliards d'euros de dépenses mobilisées.
Les sceptiques soutiennent que les contraintes majeures résident ailleurs : une note politique de Bruegel sur la gouvernance du réarmement identifie la fragmentation des achats, la faible échelle de production et la fragmentation budgétaire comme des obstacles structurels, et propose un mécanisme de défense européen fondé sur des traités pour y remédier. Selon cette lecture, un nouveau prêteur ajoute une couche de coordination sans atténuer le véritable goulot d’étranglement.
Le contre-argument soutient que la SAFE et la BEI sont des instruments de l’UE auxquels les alliés non-européens tels que le Canada, la Norvège et la Turquie n’ont accès que partiellement ou par le biais d’accords négociés avec des pays tiers, et qu’une banque adjacente à l’OTAN est la seule architecture finançant l’alliance plutôt que l’union. La viabilité du DSRB dépend peut-être moins de son ingénierie financière que de la question de savoir si les pays non membres de l'UE constituent une clientèle suffisante pour une institution permanente.
Perspectives
Trois critères indiqueront si le DSRB devient une institution opérationnelle ou s'il rejoint l'inventaire des initiatives d'alliance annoncées mais non réalisées. Le premier est la composition des dix fondateurs : une cohorte contenant au moins un grand souverain européen bien noté modifierait sensiblement l’arithmétique du crédit, tandis qu’une cohorte d’alliés plus petits signalerait un véhicule pilote en attente d’actionnaires de référence.
Le deuxième est le barème du capital versé. Les déclarations de signature ne coûtent rien, et l’institution ne devient réelle que lorsque les Trésors s’approprient les premières tranches via les processus budgétaires nationaux, une étape qui mettra en évidence l’écart entre les communiqués du sommet et le suivi parlementaire.
Le troisième concerne la relation avec le mécanisme de défense multilatéral britannique, néerlandais, finlandais et polonais : Londres aurait envisagé d’aligner ou de fusionner les deux véhicules, et une consolidation concentrerait le capital appelable disponible, tandis qu’un développement parallèle fragmenterait un pool de capitaux déjà restreint sans Washington et Berlin. L'élargissement du mécanisme à quatre membres, avec l'adhésion de la Pologne avant le sommet, indique que le pays augmente plutôt que perdant des partenaires, ce qui accentue le choix entre la consolidation et un pool de capitaux divisé.
L’importance profonde de l’initiative est indépendante de son succès à court terme. La proposition du DSRB marque la migration des débats sur le réarmement de la politique budgétaire (combien dépenser) vers l’architecture financière (comment structurer, tarifer et répartir le coût des dépenses entre les membres et dans le temps).
Ce changement survivra à n’importe quelle institution, car le calcul qui le sous-tend, un engagement de 5 pour cent face à des bilans nationaux contraints, ne se résout pas tout seul. Que la réponse passe par la banque d'Ottawa, le mécanisme de défense multilatéral ou une conception ultérieure, la structure du capital de l'alliance devient un sujet de négociation aussi important que sa posture de force.