Covid-19. Le témoignage glaçant d’une infirmière en réanimation lors de la première vague épidémique

L’explosion des cas de Covid-19 ces derniers jours pousse les soignants à prendre la parole afin de rappeler l’importance du respect des mesures sanitaires.

Sur Twitter, une infirmière a pris la parole afin de raconter ses premiers jours du pic de l’épidémie de coronavirus en réanimation. Un témoignage glaçant qui rappelle que vivre ensemble c’est aussi ne pas mettre en danger la vie d’autrui.

Le témoignage ci-dessous est tiré du compte Twitter @claralohomora :

« Je vois beaucoup de monde, un peu partout, à la télévision ou à la radio, oublier ce que la Covid-19 a engendré pendant ce qu’on a appelé la vague. Alors j’aimerais parler de ce qu’on a pu voir en service.

Quand la vague est arrivée, je bossais comme IDE en réanimation. On sait déjà que la Covid-19 engendre des symptômes à long terme pour des personnes ayant eu une forme mineure à modérée.

Ici, je ne parlerai que de mon expérience, de ce que j’ai pu voir pour les patients atteints d’une forme grave. Ça sera aussi pour moi une forme d’exutoire.

J’ai bossé les 3 jours où « la vague » est arrivée. Quand on a pris nos postes le matin, nos collègues nous ont dit « c’est pour ce matin ». On a eu du mal à les croire, parce que c’était calme depuis 2 semaines, les lits étaient vides, et on tournait au ralenti. On était le 16 mars.

On a tranquillement fait nos tours. Tout avait été anticipé. On était en sureffectif, 9 infirmiers au lieu de 7, 15 lits de réanimation supplémentaires, des soins continus aménagés pour accueillir des patients de réanimation. On se sentait prêts.

Et puis, à 10 heures, un premier patient est arrivé. La cinquantaine, en détresse respiratoire aiguë. Puis un deuxième. Puis un troisième, en l’espace d’une heure. Et ça ne s’est plus arrêté. Les patients arrivaient, la plupart avec déjà des symptômes de détresse respiratoire.

On était en sureffectif, et pourtant on n’était pas assez. Il fallait intuber, poser des voies, préparer des drogues, monter des dialyses. Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’urgence, on la connaît. On sait la gérer quand il y a une entrée. Mais quand il faut en gérer cinq à la fois, on a beau avoir tous les effectifs du monde, ça n’est pas suffisant.

Les normes d’hygiène changeaient d’une heure à l’autre ; changer de tenue entre chaque patient, puis non parce qu’on n’en aurait pas assez, réutiliser les masques FFP2 pour ne pas en manquer.

On était dans cette ambiance anxiogène de l’inconnu, où l’on ne connaissait pas bien l’adversaire, et où on ne savait pas à quoi on s’exposait. Certaines de mes collègues étaient en stress dépassé, à répéter qu’on allait tous mourir.

Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que la plupart du temps, on a le temps pour gérer les détresses vitales. Les patients se dégradent progressivement, sur un temps suffisamment long, pour qu’on puisse passer d’un masque haute concentration à l’optiflow, avant de se dire ‘il est temps d’intuber’. Là, c’était différent.

Je n’ai que trois années d’expérience en réanimation, mais une dégradation aussi insidieuse, c’était nouveau. On a été confrontés à des patients cliniquement stables, aux lunettes à 02, qui se sont mis à se dégrader et à présenter une désaturation majeure en l’espace de quelques minutes.

On n’avait plus le temps de prendre le temps. Tous les patients étaient en urgence vitale, et il a fallu faire des choix pour sauver le plus de monde possible.

Cette première journée, on a accueilli un patient d’une cinquantaine d’année. Aux lunettes à oxygène à 10 heures, il s’est mis à désaturer à 10h15. Il perdait un point de sat par seconde, on n’avait plus de temps de lui expliquer, de le préparer. Alors on a tout préparé, et on s’est installé pour l’intuber. Je n’oublierai jamais la peur dans ses yeux.

Dans l’agitation environnante, pour dissiper l’angoisse dans ses yeux, j’ai passé les drogues à ma collègue pour pouvoir lui tenir la main le temps de l’endormir, et qu’il ne soit pas seul face à l’angoisse. Et puis il a fallu continuer. On a continué à recevoir des entrées.

Un patient de 60 ans, en arrêt à l’arrivée, qu’on n’a pas pu réanimer et pour lequel on n’a pas eu le temps de le ‘rendre présentable’, ni d’éteindre le scope et le respirateur. Il a fallu travailler l’heure suivante avec l’alarme ‘asystolie’ en fond, parce qu’il fallait prendre ce temps pour les autres patients qui arrivaient.

Cette même journée, on a fait l’entrée qu’on redoutait tous. On a accueilli un de nos collègues dans nos lits. Lui aussi en détresse respiratoire, sur le fil tendu du risque d’intubation. Mais on n’avait pas le temps d’avoir peur, alors il a fallu continuer à travailler.

Je suis rentrée ce soir là, avec une heure de retard, en ayant mangé en 15 minutes, avec 3 décès et 3 fois plus d’entrées, lessivée. Et les journées qui ont suivi ont été similaires. Accueillir, intuber, accompagner, et ne pas se laisser envahir par la peur. Ne pas raconter aux proches pour ne pas accentuer un climat déjà bien trop anxiogène.

J’ai vécu beaucoup de situations difficiles au cours de ma courte carrière, mais ces quelques semaines, cette peur dans les yeux des patients, la détresse des familles au téléphone dans l’impossibilité de venir rendre visite à leur proche, je ne l’oublierai jamais.

Plusieurs de mes collègues ont eu des proches, des parents, hospitalisés dans d’autres réanimations de l’hôpital. Mais il a fallu tenir.

J’ai vu plus de décès en 2 semaines qu’en une année d’exercice. Des personnes qu’il a fallu mettre dans des housses, sans toilette mortuaire, sans famille pour accompagner. Des personnes dont les proches n’auront jamais eu la possibilité de visites et d’accompagnement.

Aujourd’hui, on demande aux gens de respecter la distanciation physique, et de porter des masques. Alors oui, c’est chiant, ça tient chaud, mais en comparaison de tout ce qu’il s’est passé, de toutes ces choses qu’on a pu voir, c’est peu.

Si nous sommes amenés à recommencer ces semaines d’angoisse, on recommencera. Mais pour être tout à fait honnête avec vous, j’aimerais ne pas avoir à revivre ça une deuxième fois.

Alors portez vos masques. Respectez la distanciation. Et si vous en doutez, pensez que derrière ces chiffres d’hospitalisation, de décès, il y avait des vraies personnes, avec une vie, une famille, et des soignants qui ont dû apprendre à gérer des situations pour lesquelles on n’est jamais vraiment tout à fait prêts. Si vous n’êtes pas à risque, pensez aux autres ».

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