La France perd son pari en Libye face à la Turquie

La tension monte entre Paris et Ankara ces derniers jours sur fond de conflit libyen. Les deux membres de l’OTAN soutiennent des camps opposés en Libye.

La Turquie a déclaré mardi que la France aggravait le conflit en Libye en soutenant le général renégat Khalifa Haftar contre le gouvernement internationalement reconnu du pays.

Répondant à une récente déclaration de la France critiquant la présence de la Turquie en Libye, le porte-parole du ministère turc des Affaires étrangères, Hami  Aksoy, a réaffirmé qu’Ankara avait apporté son soutien au gouvernement à la demande de Tripoli, tandis que la France était aux côtés du “putschiste” Haftar malgré les résolutions de l’ONU et de l’OTAN.

Le responsable politique a rappelé que la présence turque en Libye était légalement fondée contrairement à celle de la France qui n’est pas acceptable de la part d’un membre de l’OTAN.

Tensions en Méditerrannée

De son côté, le ministère français de la Défense a dénoncé mercredi une intervention “extrêmement agressive” de frégates turques contre un navire de la marine française participant à une mission de l’OTAN en Méditerranée. La Turquie a nié ces allégations.

“Il s’agit d’un acte extrêmement agressif qui est inacceptable par un allié contre un navire de l’OTAN”, a déclaré à l’AFP un responsable du ministère français de la Défense, qui n’a pas souhaité être nommé.

“Nous considérons que c’est une affaire extrêmement grave”, a ajouté le responsable. “Nous ne pouvons accepter qu’un allié se comporte de cette façon, qu’il le fasse contre un navire de l’OTAN, sous commandement de l’OTAN, effectuant une mission de l’OTAN.”

La France comme dernier rempart à l’avancée turco-libyenne

Emmanuel Macron a décidé de soutenir la politique belliqueuse des Emirats Arabes Unis en Libye. Des forces spéciales françaises sont accusées par le gouvernement de Tripoli, reconnu par l’ONU, de jouer un rôle dans l’encadrement et la formation des milices du Seigneur de guerre Haftar. Si publiquement Paris récuse ces accusations, les observateurs sont unanimes pour affirmer que la France joue un rôle dans le conflit libyen.

La montée au créneau de Paris pour dénoncer l’action turque en Libye sont à mettre en corrélation avec les récentes victoires du gouvernement de Tripoli contre les milices d’Haftar. Fayez el-Sarraj, Président du Conseil présidentiel de Libye, reconnu par l’ONU, a fait appel au soutien de la Turquie alors que la capitale Tripoli faisait face à une campagne de bombardements des troupes LNA auto-proclamée Armée nationale libyenne d’Haftar. Ces dernières sont notamment composées de mercenaires de l’agence de sécurité privée russe Wagner proche du Kremlin, de miliciens djandjawids soudanais connus pour leurs massacres au Darfour et de drones chinois achetés par Abu Dhabi.

Suite à l’accord turco-libyen, Ankara a mis en place un pont aérien pour fournir à Tripoli des combattants syriens aguerris aux combats urbains. Les fameux drones turcs ont également joué un rôle majeur dans le changement du rapport de force entre les forces du GNA (gouvernement d’entente nationale) et LNA. Les camions de ravitaillement passant par l’Egypte, alliée des Emirats Arabes Unis, ont constamment été bombardés tout comme les systèmes de défense antiaérienne russes.

En quelques semaines, la Libye a pu reconquérir tout l’ouest de son territoire et est désormais aux portes de Syrte. La ville est stratégique puisqu’elle est la porte d’entrée ouest du croissant pétrolier, situé au centre de la côte libyenne et qui regroupe les principaux terminaux pétroliers.

Le gâteau libyen déjà en pleine discussion

La reconquête de Syrte pourrait accélérer la chute du seigneur de guerre Khalifa Haftar déjà sous pression après son échec aux portes de Tripoli. Les défaites répétées ces dernières semaines pourraient pousser la Russie à revoir sa stratégie dans la région. Russes et turques échangent sur un cessez-le-feu et rêvent déjà de se partager l’immense gâteau que représente la reconstruction d’une Libye en guerre depuis bientôt 10 ans.

Recep Erdogan joue également la carte américaine au grand dam du Quai d’Orsay. Le président turc a appelé Donald Trump afin de lui assurer une coopération avec Washington.

“Les deux dirigeants ont convenu de poursuivre leur coopération étroite pour promouvoir la paix et la stabilité en Libye, voisin maritime de la Turquie”, a indiqué la présidence américaine.

De son côté, le gouvernement internationalement reconnu de Tripoli a déjà fait savoir qu’il souhaitait continuer son offensive tout en indiquant que les investisseurs turcs seront les bienvenus dès la fin des combats. Plusieurs bases libyennes pourraient également être laissées à l’armée turque, il pourrait s’agir de la base navale de Misrata et de la base aérienne d’Al Watiya, récemment reconquise par les forces du GNA.

La victoire turque en Libye pourrait redessiner les cartes géostratégiques dans la Méditerranée. L’accord maritime entre Tripoli et Ankara assure déjà un corridor inédit qui permet à la Turquie d’agrandir son champ d’action en Méditerranée orientale notamment pour le forage d’hydrocarbures en eau profonde. Elle s’extirpe également d’un blocus de facto réalisé par une alliance de circonstance entre l’Egypte, la Grèce et Israël. Une nouvelle question stratégique en Méditerranée dont on abordera les contours dans une prochaine analyse.

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