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Un cercle vicieux : guerre et famine au Soudan

A village in Nuba, South Sudan, abandoned during an earlier civil conflict. cc Maureen Didde, modified, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Abandoned_Nuba_village.jpg

La guerre civile au Soudan a fait plus que dévaster des vies : elle a démantelé les systèmes mêmes qui les soutenaient. L'agriculture, autrefois l'épine dorsale de l'économie nationale et une bouée de sauvetage pour des millions de personnes, a été mise à genoux par des années de violence. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. L’insécurité alimentaire qui en résulte est devenue bien plus qu’une tragédie humanitaire ; c’est une étincelle qui ravive le conflit même qui l’a provoqué. Au Soudan, la faim et la guerre ne sont plus des crises isolées, mais les deux faces d’une même médaille, enfermées dans un cercle vicieux qui menace de consumer le pays.

Le Soudan, troisième plus grand pays d'Afrique, a enduré des décennies de conflit et d'instabilité politique, la situation s'étant aggravée après l'éviction en 2019 du dictateur de longue date Omar al-Bashir. Initialement considérée comme une étape vers la démocratie, la transition s’est rapidement dégradée alors que des factions rivales au sein de l’armée se disputaient le contrôle. En avril 2023, cette lutte de pouvoir a dégénéré en une guerre civile dévastatrice entre les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces de soutien rapide (RSF), deux groupes militaires connus pour leur mépris flagrant des normes juridiques et éthiques. Le conflit a déplacé plus de 11 millions de personnes, détruit des infrastructures clés et dévasté le secteur agricole, qui employait autrefois la grande majorité de la population. Alors que des millions de Soudanais sont désormais confrontés à une insécurité alimentaire aiguë, la nation est au bord de l’effondrement, enfermée dans un cycle de violence et de famine.

L'effondrement du secteur agricole soudanais

La perturbation du secteur agricole soudanais constitue l'une des victimes les plus visibles de la guerre civile. En 2011, 80 % de la main-d'œuvre totale du pays était employée dans le secteur agricole. Ce nombre a depuis diminué de moitié, la guerre obligeant de nombreux agriculteurs à abandonner leurs champs ou à fuir vers les zones urbaines à la recherche de sécurité. La baisse de la productivité agricole a également un impact sur la sécurité alimentaire, car la réduction de la production intérieure oblige le Soudan à dépendre davantage des importations, qui sont souvent inaccessibles en raison de la hausse des coûts de transport et des blocages commerciaux causés par la guerre.

Cette dévastation agricole alimente directement une aggravation de la crise humanitaire. En 2023, la production céréalière totale a chuté à environ 4,1 millions de tonnes, soit une baisse spectaculaire de 46 % par rapport aux niveaux d'avant-guerre. Les premières projections pour 2024 suggèrent une baisse supplémentaire de 18 %, à environ 3,38 millions de tonnes métriques. La baisse continue de la production céréalière est une tendance inquiétante, d'autant plus qu'il ne semble y avoir aucune tentative interne de la part du RSF ou du SAF pour renforcer la sécurité alimentaire du pays.

L'impact de l'effondrement de l'agriculture au Soudan est sombre : 26 millions de personnes, soit plus de la moitié de la population du pays, sont désormais confrontées à une faim aiguë. Pour mettre cela en perspective, cela représente trois fois la population de la ville de New York, ce qui fait du Soudan le foyer de la plus grande crise alimentaire au monde aujourd'hui.

Les déplacements aggravent l’effondrement de l’agriculture : plus de 11 millions de Soudanais ont fui leurs foyers, laissant leurs champs sans entretien et leurs moyens de subsistance détruits. Le conflit a rendu les zones rurales dangereuses et les agriculteurs fuient ou sont incapables de cultiver leurs terres à cause de la guerre. Beaucoup d’entre eux déménagent vers des centres urbains denses, où les ressources sont déjà limitées. Dans des villes comme Khartoum, la concurrence pour la nourriture, l’eau et les biens de première nécessité a poussé de nombreuses personnes vers des quartiers informels, alimentant encore davantage la pauvreté et l’instabilité. À mesure que la population urbaine augmente, elle exerce une pression supplémentaire sur les infrastructures et les services, générant de nouveaux foyers de conflits autour de ressources limitées.

Une boucle de rétroaction conflit-famine

Le déplacement des agriculteurs soudanais en raison du conflit a créé une boucle de rétroaction dévastatrice qui lie l’effondrement de l’agriculture à l’escalade de la faim et de la violence. Lorsque les fermes et les champs sont détruits, les réserves alimentaires diminuent, ce qui exacerbe la faim. La famine qui en résulte pousse de nouvelles recrues à rejoindre les forces militaires, qui à leur tour attaquent davantage de villages et détruisent davantage de fermes, créant ainsi encore plus de faim.

Il s’agit essentiellement d’une simple réaction en chaîne : la violence détruit les fermes, la faim augmente, puis la faim alimente davantage de violence. Chaque étape aggrave la suivante et le cycle ne cesse de se répéter. Tant que les fermes restent détruites et que les combats continuent, il est presque impossible d'arrêter la spirale de la faim et des conflits.

Une conséquence particulièrement dommageable de cette boucle de rétroaction est l’extension du contrôle des milices sur les zones agricoles stratégiques. Les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces de soutien rapide (RSF) ont eu recours à des tactiques telles que le blocage de l'aide et les raids sur les fermes pour étendre leur influence. À mesure que les terres agricoles fertiles sont contrôlées par les milices, l’accès à la nourriture devient encore plus restreint, provoquant de nouveaux déplacements et souffrances. L’absence d’autorité de l’État dans de nombreuses zones rurales a permis aux groupes armés de combler le vide du pouvoir, s’attaquant souvent aux populations vulnérables, exacerbant à la fois la crise alimentaire et la guerre civile en cours.

Les implications économiques sont également graves. En 2023, l'économie soudanaise s'est contractée de près de 40 %, en grande partie à cause des perturbations dans l'agriculture et le commerce, une grande partie de l'approvisionnement alimentaire étant réduite aux importations qui sont désormais soumises à une inflation extrême. La hausse des coûts de transport et les blocages commerciaux ont entraîné une flambée des prix des biens essentiels, notamment des aliments de base, les rendant inaccessibles à la majorité de la population. Le prix du pain a augmenté de plus de 200 % depuis le début de la guerre, et les céréales, autrefois abondantes, sont devenues rares.

L'incapacité du pays à briser ce cycle de destruction, de faim et de violence a conduit à l'une des pires crises humanitaires de l'histoire récente. En 2024, le Soudan devrait compter le plus grand nombre de personnes ayant besoin d’une aide humanitaire d’urgence au monde, avec plus de 18 millions de personnes nécessitant une assistance immédiate.

Regarder vers l'avenir

Pour briser le cycle, une action urgente est nécessaire sur plusieurs fronts. L’aide humanitaire doit être facilitée, avec des couloirs sûrs pour la nourriture et les médicaments établis pour éviter une nouvelle famine. La pression internationale sur toutes les factions impliquées pour permettre un accès sans entrave à l’aide est essentielle pour soulager les souffrances immédiates. Dans le même temps, la reconstruction des infrastructures agricoles du Soudan – en particulier dans les zones où les agriculteurs déplacés peuvent rentrer en toute sécurité – sera cruciale pour le redressement à long terme. Les efforts locaux visant à relancer l’agriculture, soutenus par les partenaires internationaux, pourraient constituer le seul moyen durable de briser le cycle de la violence et de la faim. En outre, l’amélioration des moyens de subsistance des personnes déplacées grâce à la création d’emplois et à l’accès à l’éducation pourrait contribuer à réduire l’attrait des milices, offrant ainsi des alternatives à ceux qui sont pris dans le cycle de la violence.

En fin de compte, mettre fin à la guerre civile au Soudan nécessitera le démantèlement des structures de pouvoir des milices et la restauration de l'autorité de l'État sur les ressources agricoles et économiques du pays. Ce n’est qu’en brisant le lien entre la violence et la famine que le Soudan pourra espérer avancer vers un avenir sûr et pacifique.

US Department of Defense, modified, https://flickr.com/photos/39955793@N07/32649549600/in/photolist-RK8tAY-SGx79L-2hnxwzi-2hoBH5Z-NBzcca-CnEW3H-2d8ski9-SKVrmi-L2JXRf-GS6m3q-BsRQEX-Uh2dxm-28aUrRx-2h6ktLp-9BferH-H1RkdU-2b7vzDv-GXYy5a-H8f56x-SV86Rm-ESayYV-Na5A39-p3krCL-26ZcxjF-GKxbvv-EokbtN-2gfJAT1-2mku2RW-2hFcdsR-BkyzDg-UeFS5Y-p576n4-tJJaHf-GvFL6B-ANcNof-GRt7Qv-oqNWir-GRoQKQ-2nkioFs-GZE8eB-L8MKvF-G5ik46-tJHvYq-HocBV1-8cgPZG-2oh8Z63-md1wjR-MYhHRt-2gznMr9-u1X6Gu, A U.S. Soldier with 1st Battalion, 8th Infantry Regiment, 3rd Armored Brigade Combat Team, 4th Infantry Division, prepares to offload M1A2 Abrams tanks at Mihail Kogalniceanu Air Base, Constanta County, Romania, Feb 14, 2017. The equipment was brought to Romania in support of Operation Atlantic Resolve, a demonstration of continued U.S. commitment to collective security through a series of actions designed to reassure NATO allies and partners of America

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