Une devanture brisée forme une auréole autour de son visage gravé d'une tristesse abyssale : cette femme, dont le commerce a été dévasté par les émeutiers, s'adresse à une caméra de Franceinfo. Le caméraman exagère l'image symbolique : l'étoile du verre brisé forme une sorte d'immense crinière blanche. Cela pourrait être beau ou tragique, la transformant en sainte ou en martyre, mais cela frise le grotesque, comme si elle faisait partie de sa propre vitrine. Nous ne savons pas si nous devons rire ou pleurer. Mais la commerçante le sait : elle pleure ses économies perdues, sa vie brisée. Ironiquement, elle est victime d'un mouvement de protestation censé dénoncer la vie chère.
« Nous n'avions jamais rien vu de pareil. » Paris saccagé, pillé et incendié par des hordes d'émeutiers. Et pas seulement Paris : Marseille, Lyon, Toulouse, Limoges. Oui, Limoges, la ville de la porcelaine… La France brûle, et tout le monde, même les plus anciens, les maires aguerris qui ont fait plusieurs fois le tour du quartier, les militants soulevés par les manifestations tendues, les journalistes qui ont tout vu, les habitants de la place de la République, sont d'accord : « On n'a jamais rien vu de pareil ». Même Emmanuel Macron, qui venait de voir Céline Dion enflammer la Plénitude Arena la veille – oui, ça ne s'invente pas – ne s'attendait pas à un tel déchaînement de violence.
Mais qu’est-ce que « ceci » exactement ? Tout le monde a une théorie, et cela se comprend : il faut essayer de donner un sens au chaos, distinguer symbolisme politique et frénésie insensée, comprendre pourquoi la mairie de Limoges a pris feu, pourquoi celle de Marseille a été prise d'assaut comme le Capitole le 6 janvier, pourquoi des hommes masqués et vêtus de noir courent partout avec des drapeaux français, pourquoi d'autres pillent les magasins, jettent des pierres sur les policiers et applaudissent les pompiers venus éteindre les incendies qu'ils ont déclenchés.
L'insurrection comme carte postale
Sur la scène qu’est la rue, des genres incompatibles se superposent. D'un côté, un film de Ken Loach : des infirmières, des professeurs, des étudiants, des Gilets jaunes, la France qui compte ce qui lui reste à la fin du mois et sait que ce n'est pas grand-chose. De l'autre, un film d'action entre La forteresse et Athéna, mélangé à un jeu vidéo façon GTA : personnages masqués, vitrines de magasins défoncées, pillages et poursuites en voiture. Certains marchent le visage découvert, rendant visible leur détresse alors qu’ils tentent de construire une société ensemble ; d'autres défient anonymement les autorités et s'adonnent aux frissons faciles du vol furtif.
Mais ils ne volent pas seulement des baskets, des vêtements ou des téléviseurs à écran plat. En produisant des images impossibles à oublier, en captant l'attention des gens, ils privent également les manifestants de leur seul véritable atout : la visibilité. En occupant les mêmes rues, ils privent les manifestants de leur récit. Tout se mélange. C’est spectaculaire et chaotique, comme un film à gros budget sans réalisateur, où tous les figurants sont devenus fous, où une IA en fuite reçoit une invite anarchiste : « Montre-moi une manifestation qui combine toutes les images de protestation disponibles des 10 dernières années. » Tout est là : drapeaux palestiniens, gilets jaunes, et même masques chirurgicaux, qui nous ont cruellement manqué pendant la pandémie de Covid et qui font désormais partie de l'équipement indispensable des manifestants aguerris, se protégeant à la fois des caméras et des gaz lacrymogènes. C'est là que commence le chaos, dans ce choc de langages inconciliables, où chacun prétend parler au nom de tous. C'est la République de Babel, une sorte de Netflix de la réalité sociale sous forme multiplex, où se côtoient des fictions concurrentes dans des mondes parallèles.
On imagine le désarroi des touristes. Ils espéraient voir les lumières de Paris, mais à la place ils trouvèrent les lumières des incendies. Ils rêvaient d'une comédie romantique, de vivre Emilie à Paris, mais au lieu de cela, ils sont plongés dans l'anarchie à Paris. Ils voulaient, comme le pape, visiter les splendeurs restaurées de Notre-Dame et se retrouver dans une version immersive de Les Misérables– un peu trop réaliste.
Ça aussi, c'est Paris : l'insurrection fait partie des vues de cartes postales. Et Victor Hugo reste le meilleur guide, à condition de le lire réellement. Gavroche et les insurgés de 1832, les misérables devenus émeutiers, étaient prêts à mourir en défendant une vision particulière de la république contre la Monarchie de Juillet et l'usurpateur Louis-Philippe. Les manifestants de 2026 savent-ils ce qu’ils veulent ? Jouer aux misérables ne suffit pas à vous donner leur grandeur.
Les émeutiers ont d'abord ciblé le message des manifestants : en prétendant l'incarner et l'amplifier, ils l'ont noyé.
« On n'avait jamais rien vu de pareil… » Le ça, en psychanalyse, fait référence à la pulsion chaotique qui attend son heure. Il est toujours tentant de voir la rue comme un inconscient mis à nu, permettant le retour du refoulé et de ses manifestation (le mot français signifie à la fois « manifestation » et « protestation ») lorsque les digues se brisent. Mais parfois, une métaphore devrait rester cela. Les manifestants qui sont descendus dans la rue pour partager leurs inquiétudes, défendre leurs arguments et faire entendre à leurs représentants un peu malentendants la réalité de leur quotidien sont tout sauf des symptômes névrotiques ; ils sont parfaitement conscients de ce qu’ils veulent dire et ne veulent pas être réduits à l’expression désordonnée de la colère.
Le problème est que le spectacle a détourné le sens de la journée. Ceux qui voulaient construire une nouvelle société ont été éclipsés par ceux qui préféraient la détruire. À la violence de la destruction et du pillage s’ajoute la violence, moins visible mais tout aussi dévastatrice, du silence. Les émeutiers ont d’abord ciblé la voix des manifestants : en prétendant les incarner et les amplifier, ils les ont en fait noyés. Lorsque le président ose demander aux dirigeants syndicaux de condamner les violences, lorsque le premier ministre exige que les dirigeants politiques choisissent clairement le camp de l’ordre plutôt que celui du désordre, ils perpétuent cette logique que l’on pourrait qualifier de « protestation-dénonciation » : expliquer aux manifestants le sens de leurs propres actions, alors même que ces actions sont dirigées contre les fonctionnaires eux-mêmes et dénoncent leur inertie.
Certains commentateurs politiques, au premier rang desquels Macron, ont été surpris que tant de gens prennent la peine d’exprimer leur mécontentement dans la rue, en personne, plutôt que d’attendre patiemment l’élection présidentielle de 2027 pour l’exprimer dans les urnes. Mais la souffrance ne peut pas attendre ; il doit être exprimé immédiatement, en personne, et entendu avant qu'il ne soit trop tard. Avons-nous déjà vu un président qui comprend que parfois, pour comprendre les gens qu’il représente, il suffit de descendre dans la rue – ou simplement de la traverser ?
Cet essai a été initialement publié par Salon de la vanité France. Il a été traduit par John Newton.


