Comme cela a été largement rapporté, la France a récemment accepté de vendre à l’Arménie un système avancé de défense aérienne, le Thales GM 200. En outre, les deux pays ont signé un protocole d’accord selon lequel la France vendra à l’Arménie le système de défense aérienne à courte portée Mistral. L’Arménie est cependant déjà couverte par un système de défense aérienne commun avec la Russie. Cela a été convenu entre les deux pays en 2015 et en 2016, le parlement arménien a ratifié l’accord.
On pourrait raisonnablement se demander pourquoi un membre de l’OTAN vend une technologie de pointe à un membre de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) dirigée par la Russie. Le contrôle opérationnel de la Russie sur les défenses aériennes arméniennes garantit que l’armée russe examinera cette technologie et peut-être même se l’appropriera.
Ces relations augmentent la probabilité que le système soit inspecté et rétro-conçu par l’Iran, l’allié de l’Arménie (et de la Russie), qui a déjà pénétré de manière significative dans le complexe militaro-industriel arménien. L’Iran a également exporté des drones et des capacités de fabrication de drones vers la Russie pour les utiliser contre l’Ukraine.
On se demande, en termes familiers : « Que pourrait bien penser la France ? En fait, l’histoire diplomatique française met en lumière une situation qui n’a pas grand-chose à voir avec l’Arménie mais plutôt avec les conflits diplomatiques séculaires de la France et sa concurrence avec la Turquie, d’une part, et, d’autre part, la Grande-Bretagne.
Rivalité diplomatique franco-britannique au fil des siècles
La rivalité géopolitique historique de la France avec la Grande-Bretagne est un moteur sous-estimé de ses actions dans le Caucase du Sud. D’intenses rivalités sur plusieurs continents ont marqué l’opposition entre les empires français et britannique. Bien que les deux pays soient aujourd’hui alliés de l’OTAN, la diplomatie parisienne reste empreinte d’un sentiment de concurrence profondément enracinée avec Londres.
En Amérique du Nord, la guerre française et indienne (1754-1763) faisait partie de la guerre de Sept Ans, un conflit mondial impliquant la plupart des puissances européennes. En Inde, la bataille de Plassey en 1757 signifiait la victoire de la Compagnie britannique des Indes orientales sur les alliés français d’un dirigeant héréditaire local, ouvrant la voie à la domination britannique sur le sous-continent indien. La bataille de Québec de 1759 marque la fin de la Nouvelle-France et l’essor de la domination britannique en Amérique du Nord. En Asie du Sud-Est, les deux puissances cherchaient à étendre leur influence par le commerce et le contrôle territorial : les Britanniques établissaient des bastions dans des endroits comme Singapour et la Malaisie, tandis que les Français se concentraient sur l’Indochine.
Le « syndrome de Fachoda » oblige la France à s’opposer géopolitiquement à la Grande-Bretagne dans les régions où elle détecte l’influence de cette dernière, quelle que soit la valeur réelle de ces régions pour les intérêts directs de la France. Ce nom fait référence à l’incident de Fachoda, un affrontement militaire entre les deux pays à la fin du XIXe siècle en Afrique qui s’est transformé en une défaite diplomatique majeure et une humiliation nationale pour la France. Le syndrome de Fachoda continue d’affecter la politique étrangère française, influençant ses actions dans les régions où elle estime que les Britanniques ont des intérêts importants.
L’engagement de la France en Arménie est, outre ses autres motivations, également une manifestation du syndrome de Fachoda. La France – incapable d’éclipser ce qu’elle considère comme la forte influence économique et politique de la Grande-Bretagne dans le Caucase du Sud (à travers l’implication de BP dans le développement énergétique de l’Azerbaïdjan, comme le champ de gaz naturel offshore de Shah Deniz) – cherche à établir une présence en Arménie voisine. Le responsable d’Erevan, en revanche, souhaite croire que les intentions de la France en Arménie sont motivées par de véritables préoccupations plutôt que par une rivalité stratégique avec la Grande-Bretagne.
Rivalité diplomatique franco-turque au fil des siècles
Du XVIe au XIXe siècle, l’Empire ottoman et la France constituaient des forces dominantes en Méditerranée. Initialement, ils formèrent des alliances contre des adversaires communs mais, à mesure que les ambitions coloniales de la France se développèrent au fil du temps, celles-ci commencèrent à entrer en conflit avec les intérêts ottomans en Afrique du Nord et en Méditerranée orientale.
L’affaiblissement de l’empire ottoman tout au long du XIXe siècle a conduit à une colonisation française accrue de l’Afrique du Nord, par exemple : l’Algérie, à partir de 1830 ; Tunisie, en 1881 ; et le Maroc, en 1912. La France cherchait à affirmer sa domination culturelle et politique dans ces régions, en diminuant toute influence ottomane résiduelle et en affrontant fréquemment les populations locales.
En 1916, l’accord Sykes-Picot a divisé une grande partie du Moyen-Orient ottoman entre la Grande-Bretagne et la France. Paris a pris le contrôle de grandes parties du Levant, y compris les territoires du Liban et de la Syrie actuels.
Ces dernières années, le paysage géopolitique a changé, la Turquie cherchant à réaffirmer son influence dans des régions qui faisaient autrefois partie de l’Empire ottoman. La France, quant à elle, continue de conserver des intérêts politiques et économiques importants en Méditerranée et en Afrique du Nord. Ses actions en Arménie – en plus de céder à la pression de son influent lobby arménien intérieur – reflètent son hostilité de longue date et multiforme envers la Turquie.
Au fondement historique de la contradiction entre les intérêts français et turcs en Afrique du Nord et en Méditerranée orientale, s’ajoute aujourd’hui un nouvel élément économique. C’est l’opposition mutuelle de leurs stratégies respectives de développement énergétique. Chaque pays a ses « champions » industriels nationaux privilégiés ainsi que des relations clientélistes avec les différentes élites locales des régions. Via l’Arménie, la France a simplement imaginé un moyen d’ajouter le Caucase du Sud à son portefeuille de dossiers anti-turcs. Elle a recours aux ventes militaires plutôt qu’aux investissements énergétiques.
La France et l’Arménie aujourd’hui
L’approfondissement des liens de sécurité entre la France et l’Arménie s’écarte considérablement des politiques de l’OTAN et de l’UE, en particulier si l’on considère les relations de sécurité bien établies entre l’Arménie et la Russie et l’Iran. L’idée selon laquelle l’Arménie pourrait quitter la sphère d’intérêt russe a récemment gagné du terrain. Cependant, l’Arménie est membre fondateur de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) dirigée par la Russie.
Malgré l’absence du Premier ministre arménien Nikol Pashinyan au sommet de l’OTSC de novembre 2023, et malgré ses critiques de l’inaction de l’organisation face aux précédentes demandes d’assistance de l’Arménie, Erevan n’a engagé aucune procédure juridique pour sortir de l’OTSC. En effet, le vice-ministre arménien des Affaires étrangères, Vahan Kostanyan, a déclaré aux journalistes le 9 novembre que l’Arménie ne discutait même pas du processus juridique de sortie de l’OTSC.
Si Erevan souhaite réellement « occidentaliser » sa dépendance sécuritaire, il lui faudra alors mettre fin à ses relations sécuritaires avec la Russie et l’Iran ; sinon, il ne s’agit ici que de relations publiques. En effet, les relations de l’Arménie avec la Russie ont été cimentées pendant trois décennies et ne se limitent guère à son adhésion à l’OTSC. Ces relations incluent la dépendance économique d’Erevan à l’égard de Moscou en raison de son appartenance au bloc de l’Union économique eurasienne dirigé par la Russie, ainsi que la domination des entreprises d’État russes dans l’économie arménienne dans son ensemble, notamment dans le secteur des transports (l’une d’elles possède la compagnie ferroviaire d’État). ), le secteur de l’énergie (propriétaire du système de distribution de gaz et gestionnaire de la centrale nucléaire de Metsamor) et le secteur bancaire.
Certains observateurs occidentaux ont suggéré que l’Arménie pourrait inverser son orientation militaire et sécuritaire et rejoindre l’OTAN et l’UE. Ce point de vue ignore non seulement la domination russe sur l’économie arménienne mentionnée ci-dessus, mais aussi la base militaire russe de Gyumri avec 3 000 soldats russes, ainsi qu’une autre base aérienne avec un escadron d’hélicoptères d’attaque à l’aéroport d’Erebouni, à huit kilomètres du centre d’Erevan. Il ignore également le fait que le service des gardes-frontières du FSB russe est responsable de presque toutes les frontières internationales de l’Arménie.
De plus, l’accord bilatéral sur le stationnement des troupes russes en Arménie court jusqu’en 2044 et, selon ses termes, aucune des parties n’a le pouvoir d’y renoncer unilatéralement. Par conséquent, l’idée d’une Arménie occidentalisant sa dépendance sécuritaire, même si, à un certain niveau, Pashinyan souhaite le faire, est vouée à l’échec.
Conclusion
Les récentes ventes militaires de la France à l’Arménie, en plus de jouer politiquement envers son influente diaspora arménienne, visent moins à promouvoir la stabilité du Caucase du Sud qu’à concurrencer et à provoquer ses rivaux diplomatiques de longue date, la Turquie et la Grande-Bretagne. En prenant pied en Arménie, la France peut également contrecarrer tout rapprochement naissant entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Cela s’inscrit dans la lignée d’une tactique diplomatique française traditionnelle que m’a expliqué un jour Pierre Hassner, observateur chevronné des affaires internationales : lorsque la France observe d’autres pays cherchant une coopération mutuelle entre eux, elle cherche des moyens d’introduire des obstacles à cette coopération ; en exploitant et en creusant les fractures entre les deux partis, la France parvient alors à se rapprocher de l’un d’eux tout en l’aliénant de l’autre.
Robert M. Cutler a été pendant de nombreuses années chercheur principal à l’Institut d’études européennes, russes et eurasiennes de l’Université Carleton, et est un ancien membre de l’Institut canadien des affaires mondiales.


